Après la mort de Joan Didion en 2021, un manuscrit inédit est retrouvé sur son bureau new-yorkais. Il est composé des notes issues de séances chez le psychiatre, adressées à son mari, John Gregory Dunne. Notes à John dévoile une parole intime et lucide sur l’amour, l’angoisse et l’écriture.

Avec

  • Tiphaine Samoyault, essayiste, traductrice et critique littéraire, directrice d’études à l’EHESS
  • Antoine Cazé, professeur d’université, spécialiste de la littérature américaine

Pour écouter : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-book-club/notes-a-john-l-intime-a-nu-de-joan-didion-8433668

Aujourd’hui dans Le Book Club, plongée dans des notes posthumes retrouvées parmi les affaires de l’autrice américaine Joan Didion, morte en 2021. Il s’agit de comptes rendus de séances de thérapie qu’elle adresse à son époux, John Gregory Dunne. Entamée au début des années 2000, cette thérapie est entreprise sur les instances de leur fille, Quintana, suivie depuis longtemps pour des troubles psychiques et une addiction à l’alcool. L’autrice de L’Année de la pensée magique y élabore une nouvelle dramaturgie intime qui dépasse la simple narration autobiographique. Ce journal prend la forme d’une pièce à trois voix, où dialoguent Didion, son mari et son psychiatre, le Dr MacKinnon. Traduits par Josée Kamoun et publiés aux éditions Grasset sous le titre Notes à John, ces écrits soulèvent de nombreuses questions. Tiphaine Samoyault et Antoine Cazé en discutent avec nous.

Notes à John : la question éthique de la publication d’un texte posthume

La parution de Notes à John de Joan Didion a ravivé une question récurrente dans le monde littéraire : celle de la légitimité des publications posthumes. “Faut-il publier les œuvres posthumes, c’est le débat qui a précédé la publication du livre, et qui a eu lieu à la fois aux États-Unis, mais aussi en France“, reconnaît Tiphaine Samoyault. Mais pour la critique littéraire, cette controverse relève davantage du rituel que de la véritable interrogation éthique. “C’est un peu un marronnier, parce qu’on l’évoque constamment, et puis en fait, on ne cesse de publier“, observe-t-elle. “Il y a évidemment des intérêts commerciaux et éditoriaux, car Joan Didion est une autrice qui vend beaucoup“, admet-elle. Mais la qualité littéraire du manuscrit transcende selon elle ces considérations : “C’est un livre absolument magnifique, donc en ce qui me concerne il s’agit d’un faux débat“, tranche Tiphaine Samoyault. Pour elle, certaines œuvres possèdent une force qui rend ce débat caduque : “Il y a bien une évidence de certains textes posthumes qui empêchent de se poser la question.

Joan Didion ou l’art de transformer l’intime en littérature universelle

Comment des notes personnelles, issues d’un dialogue thérapeutique, peuvent-elles devenir un texte captivant ? Tiphaine Samoyault voit dans Notes à John de Joan Didion la démonstration du pouvoir de la littérature. “Le miracle de la littérature, c’est que Joan Didion transforme des notes qui pourraient sembler ennuyeuses, en un récit d’analyse devient passionnant“, explique-t-elle. Cela ne relève pas du simple style, mais touche selon elle aux fondements mêmes de l’écriture. La force du livre réside dans sa capacité à saisir des enjeux qui dépassent largement le récit personnel. “Ce qui est en jeu, ce sont les rapports fondamentaux du langage au réel, du langage aux affects, de la communication et de l’incommunicabilité“, souligne Samoyault. Elle insiste également sur la dimension scénique du texte, où l’écrivaine met en scène son propre processus analytique. Le livre déploie “un dispositif, en effet très théâtral, où cet espace privé, qui est celui de la parole de l’analyse, est complètement scénographié dans l’espace familial“, conclut-elle, pointant cette capacité unique de Didion à faire de l’intimité un récit universel.