Voilà un peu plus d’un an que Michelle Perrot, accepta, avec la plus grande gentillesse, la proposition que nous lui fîmes de venir échanger avec nous. Et ce fut heureux, car – nous sommes entre nous, on peut se laisser aller à une confidence – il nous aurait sans doute été difficile d’imaginer inaugurer cette série d’entretiens avec quelqu’un d’autre. En raison de l’héritage que Michelle Perrot a laissé parmi les historiennes et historiens de notre Université – laquelle, par-delà les déménagements et les multiples changements de dénomination, reste la sienne. Parce qu’en plus d’être historienne, Michelle Perrot est une figure intellectuelle incontournable, en France et au-delà, par son rôle pionnier dans l’histoire des femmes, bien sûr ; par ses engagements publics aussi – féministes, mais pas seulement ; et par ses efforts constants, tout au long de sa carrière, de diffusion du savoir et de dialogue avec un large public. Mais avant tout, du fait de l’œuvre immense et foisonnante dont elle est l’auteure.

Une œuvre consacrée au XIXe siècle. Aux ouvriers, d’abord[1] ; et aux femmes ensuite, bien sûr ; aux femmes, en général[2] ; et à des femmes en particulier, célèbres ou anonymes, arrachées aux silences de l’histoire[3] ; souvent « fortes » comme on dit aujourd’hui, « rebelles » surtout[4] ; mais aussi, entre les deux, des travaux consacrés aux marginaux, aux réprouvés, aux vagabonds, aux délinquants, et surtout à ceux condamnés aux « châtiments et aux peines », les « taulards », les prisonniers[5]. Quelques « égarements », encore, si tout à fait volontaires, au gré du temps – par exemple le détour par la chambre, par les Chambres et leur histoire[6].

Une œuvre foisonnante, donc. Mais une œuvre, toutefois. A laquelle, au-delà de la plume, et parmi beaucoup d’autres aspects, une attention particulière pour le social donne corps. Disons : une curiosité pour la vie, dans toute son épaisseur, dans toutes ses dimensions. La vie partout : quotidienne, matérielle, privée, laborieuse, multiple, grouillante, faite de routines et de ruptures, de raisons et d’émotions – qu’elle explore jusqu’au « vestibule de la conscience », dès son premier maître-ouvrage, les Ouvriers en grève, pourtant marqué au sceau du quantitatif et de la statistique[7].

Une œuvre tressée de multiples liens, d’un livre à l’autre, dans l’enchevêtrement des enquêtes et des récits. Et dont les traces manifestes sont les articles ou les chapitres jetant autant de ponts en tous sens entre ces différentes rives : grévistes femmes[8] ; femmes « apaches »[9] ; « chambres des dames » et « huis clos des cellules »[10] ; les « filles de Marx », à leur manière[11] ; et des personnages, aussi, qui la parcourent. Georges Sand, bien sûr[12]. Jeremy Bentham, aussi, l’homme du panoptique, des prisons, rencontré dans les années 1970 par et avec Michel Foucault[13], et qui réapparaît, ainsi, par exemple, trois décennies plus tard, prodigue de commentaires avisés… sur les bonnes manières de dormir – c’est-à-dire pas trop : car la grasse matinée est « pernicieuse à la santé morale », en plus d’être improductive[14]. On pense encore à Lucie Baud, découverte et publiée dans les années 1970 ; de nouveau entrevue, en quelques lignes, vingt ans plus tard, en meneuse d’une jeunesse combattive ; ou croisée, à quelques temps de là, au seuil des chambres ouvrières ; avant qu’elle ne devienne l’héroïne d’une Mélancolie[15].

Une œuvre personnelle, foisonnante, libre, qui donne l’impression de constamment défier les frontières, déborder les cadres. Une œuvre très historienne aussi, dans ce qui fait sa singularité, sa faiblesse parfois, son refuge aussi : une prudence analytique, un ancrage via l’archive dans la complexité de situations où s’entrelacent des logiques multiples et des dynamiques toujours incertaines et souvent contradictoires.

Mais peut-être, aussi (on lui demandera), une œuvre de son temps – de ses temps, successifs[16]. Sans doute – et comment pourrait-il en être autrement ?

Mais quoi qu’il en soit : une œuvre qui traverse le temps, justement. Une œuvre à lire, en prenant tout son temps, pour y prendre tout son plaisir ; et sans révérence inutile, tant son ampleur et son élégance subjuguent dès les premières pages.

Mais à défaut de la lire – après l’avoir lu et en attendant de la relire –, nous vous proposons de l’écouter nous dire un peu de son parcours d’historienne, de sa pratique de l’histoire, de la manière dont elle a construit, chemin faisant, au gré des intuitions, des découvertes et des impasses, des rencontres, des curiosités, des émotions et des engagements, d’un livre à l’autre, son sillon intellectuel, son œuvre.

Alexandre Rios-Bordes, 26 janvier 2023

[1] Enquêtes sur la condition ouvrière en France au 19e siècle Paris, Hachette, 1972.

[2] Avec Georges Duby (dir.), Histoire des femmes en Occident, Plon, Paris, 1990-1991 (5 vol.).

[3] Les femmes ou Les silences de l’histoire, Paris, Flammarion, 1998.

[4] Des femmes rebelles. Olympe de Gouges, Flora Tristan, George Sand, Tunis, Elyzad, 2014.

[5] « Délinquance et système pénitentiaire en France au XIXe siècle », Annales. Histoire, Sciences Sociales, vol. 30, no 1, février 1975, p. 67–91 ; L’Impossible prison. Recherches sur le système pénitentiaire au XIXe siècle, Paris Seuil, 1980 ; Les ombres de l’histoire : crime et châtiment au XIXe siècle, Paris, Flammarion, 2001.

[6] Histoire de chambres, Paris, Le Seuil, 2009.

[7] Les ouvriers en grève, 1871-1890, Paris-La Haye, Mouton, 1974, p. 101.

[8] « Grèves féminines » in Les ouvriers en grève, p. 318-330.

[9] « Dans la Paris de la Belle époque : les ‘Apaches’, premières bandes de jeunes » in B. Vincent (dir.), Les marginaux et les exclus dans l’histoire, Cahiers de Jussieu, n°5, 1979, Paris, UGE, 10/18, p. 387-406.

[10] « La chambre des dames » et « huis clos » in Histoire de chambres, p. 167-216, 394-411.

[11] Introduction in Les filles de Karl Marx. Lettres inédites, Paris, Albin Michel, 1979, p. 9-50.

[12] George Sand à Nohant : Une maison d’artiste, Paris, Seuil, 2018.

[13] « Postface. L’inspecteur Bentham” in J. Bentham, Le panoptique, Paris, Belfond, 1977, p. 169-219.

[14] Histoire de chambres, p. 97.

[15] « Le témoignage de Lucie Baud, ouvrière en soie », Le Mouvement social, n° 105, oct. – déc. 1978, p. 139-146 ; « La jeunesse ouvrière : de l’atelier à l’usine » in G. Levi, J.CL. Schmidt, Histoire des jeunes en Occident, 2. L’époque contemporaine, Paris, Seuil, 1996, p. 85-142 ; Histoire de chambres, p. 271-272 ; Mélancolie ouvrière, Paris, Grasset, 2012.

[16] « L’air du temps » in Pierre Nora, Essais d’ego-histoire, Paris Gallimard, 1987, p. 241-292.