« Introduire Carlo Ginzburg est un exercice sans doute inutile pour la plupart. Pour les autres, disons qu’il fut d’abord l’historien de ces paysans du Frioul des XVIe et XVIIe siècles, qui, parce que nés « coiffés », étaient destinés à livrer bataille, la nuit, « en esprit », quatre fois l’an, aux sorciers et sorcières, pour défendre les récoltes ; de ces héritiers de croyances ancestrales, représentants d’une culture subalterne, que des inquisiteurs, d’abord perplexes, transformeront, en quelques dizaines d’années, à coup de suggestions et de tortures, en figures plus conformes à leurs attentes : en simples sorciers[1]. Il est aussi le « père » du meunier de Montereale, Domenico Scandella, dit « Menocchio », auquel il donna, dans Le fromage et les vers, et par-delà les siècles, une renommée inespérée – mais qui ne lui eut sans doute pas déplu, tant ce personnage qui aimait parler, aimait aussi qu’on l’écoute[2].
Carlo Ginzburg est surtout l’auteur d’une œuvre immense, que composent des ouvrages, des chapitres, des articles, aux titres souvent énigmatiques, mystérieux (« Médailles et coquillages », « Tuer un mandarin Chinois »[3]).
D’une œuvre éclectique, qui résistent aux étiquettes. D’une œuvre d’histoire sociale et culturelle, mais qui croise, flirte et embrasse, entre autres, l’histoire de l’art, de l’image et de l’iconographie[4] ; de la littérature, du langage, de la narration, de la rhétorique et des répertoires (dont celui du complot) ; des mythes et des rites, bien entendu ; des connaissances, de la pensée et de la philosophie ; des sciences ; des rêves, aussi.
Une œuvre libre qui déborde les carcans des siècles et des périodes, et qui embarque celles et ceux qui s’y laissent prendre, souvent loin, très loin, « de l’Italie du Nord-Ouest (…) vers les Steppes de l’Asie Centrale »[5], puis aux quatre coins du monde, par-delà les frontières des cultures et des civilisations.
Une œuvre qui déborde aussi les chapelles scientifiques en pratiquant l’interdisciplinarité sous toutes ses formes : à la fois par des références et des emprunts à toutes les sciences ou presque, y compris naturelles ; par leur instrumentation au service de sa discipline, l’histoire[6] ; comme autant d’« incursions » sur leurs territoires, « pas forcément ennemi[s], mais sûrement étranger[s] »[7] ; comme autant d’occasions d’éclairages réciproques ; de dialogues, et parfois de désaccords, ainsi lorsqu’il s’agit de montrer ce que Freud et la psychanalyse ont pu rater dans un rêve de loup-garou[8] ; et, enfin, de questionnements sur les disciplines elles-mêmes, leurs trajectoires, leurs relations et les régimes épistémiques qui les sous-tendent.
Tout cela pourrait paraître bien compliqué, rebuter les moins prétentieux. Celles et ceux qui l’ont lu le savent : ce serait une erreur. Ce serait se priver des séductions d’un art consommé du récit ; et de l’expérience d’une écriture on ne peut plus singulière.
Une écriture de l’intrigue, de l’enquête, à la manière des romans policiers – quand le lecteur accompagne le détective, jusqu’à se laisser bercer par l’illusion de résoudre avec lui l’énigme qu’ils affrontent tous les deux.
Une écriture intensément réflexive, qui raconte, explique, tout en s’interrogeant constamment sur les sources, les opérations analytiques, leurs attendus, leurs portées et leurs limites.
Une écriture qui dévoile ainsi, mieux : qui met en scène et à portée le processus intellectuel, la démarche interprétative ; manière aussi, pour l’auteur, de faire, si l’on peut dire, trois choses à la fois, dans un même mouvement de plume : raconter et expliquer ; dialoguer avec un lecteur dont il anticipe les questionnements, qu’il met en garde et accompagne dans sa lecture et dans sa propre réflexion ; et poursuivre, aussi, une sorte de dialogue avec lui-même, repartant des réflexions précédentes, esquissant les perspectives ultérieures.
Le résultat est fascinant.
Il est d’autant plus fascinant qu’il porte aussi et surtout des gestes intellectuels audacieux, puissants, ayant marqué l’histoire de la discipline ; et que l’on ne peut ici qu’évoquer, sans entrer dans le détail, sans en expliciter les articulations, ni en déployer les implications – on pourrait dire : les répliques, à la manière des mouvements tectoniques, lesquelles se sont fait sentir loin et longtemps, et au-delà de la seule discipline historique.
Parmi ceux-là, entre autres : les jeux d’échelles, bien sûr, et la microanalyse[9] ; la démarche morphologique au service de l’histoire (explorée, et de quelle manière, dans Le Sabbat des sorcières) ; les réflexions sur le paradigme indiciaire ; sur le récit, l’intrigue, la narration[10] ; celles sur la rhétorique et la preuve[11] ; sur les rapports entre histoire et fiction[12].
Et puis ce geste si singulier, décliné à partir des années 1990 notamment, consistant se saisir d’un problème, d’une idée, d’un mot ou d’une expression, parfois d’une attitude ou d’une posture, pour en explorer, à travers le temps, les formulations et reformulations, les circulations et les déclinaisons. Pas simplement pour en décrire la trajectoire ; pas même seulement pour en établir les formes ou formulations successives ; mais, si l’on peut dire, pour mieux les comprendre, les déchiffrer jusque dans leurs plis, leurs soubassements, leurs implicites – jusqu’à éclairer, par exemple, tout ce que peut charrier, sans que quiconque ne s’en aperçoive, le lapsus d’un souverain pontife[13].
Un geste qu’il compare au déplacement du cheval sur le plateau d’échec, « imprévisible », « sautant d’une discipline à l’autre », quand lesdites disciplines sont comme les tours, prisonnières de leurs lignes droites. La revendication d’une sorte d’archéologie, d’une entreprise d’excavation du sens, libérée des « mailles disciplinaires », jusqu’au vertige d’une érudition spectaculaire, de rapprochements inattendus et de la très longue durée ; mais qui ramène néanmoins à l’histoire[14].
Une histoire d’objets, d’images et plus encore de textes, de mots. Mais une histoire incarnée, racontée aux fils d’existences saisies dans l’écheveau des situations ; une histoire sensible, où affleurent les émotions ; une histoire faite de dizaines, de centaines de portraits croisés le temps de quelques pages – la paysanne Chiara Signorini de Modène, qui fait chanter sa patronne, à laquelle l’inquisiteur arrache la confession de son pacte avec le démon, sans toutefois obtenir que cette femme vaincue dise exactement ce que l’on attend d’elle[15] ; ou Constantin Scardino, le bouffon adepte de la médecine, qui raille les « imbéciles » qui croient et dénoncent les « princes qui veulent y faire croire, pour agir à leur guise », conspirateur malheureux et pendu à Bologne pour athéisme[16] ; des duos improbables, aussi : Œdipe et Cendrillon[17], Robert Louis Stevenson et Bronislaw Malinowski[18], Picasso et Warburg[19], plus récemment Machiavel et Michel-Ange, en attendant Pascal[20] ; et bien entendu Menocchio, le meunier érudit que son obstination finit par conduire sur le bûcher. Autant d’« histoires en miniatures » reconstruites en faisant parler les traces, les fragments de documents, de textes, pour faire entendre les mots, et les voix de celles et ceux qui les profèrent.
Mais ce soir, c’est lui qu’il est question de faire parler. Non à la manière des inquisiteurs – qu’on le regrette ou non, on ne saurait en ces lieux lui arracher des aveux en lui promettant la torture. Mais peut-être à la manière dont lui-même en a fait parler tant d’autres : en essayant de recueillir des éléments « extérieurs » pour éclairer ses œuvres[21] ; peut-être même selon une méthode dont il a retracé l’émergence à la fin du XIXe siècle, qui fut celle de Giovanni Morelli, de Sherlock Holmes et de Sigmund Freud, avant d’être, un peu plus tard, la sienne –, c’est-à-dire en traquant les signes, les indices, les symptômes, et en interrogeant les « écarts » [22] ; et, quoi qu’il en soit, en l’écoutant nous dire, un peu, comment il a pratiqué, comment il pratique, son métier d’historien.
Alexandre Rios-Bordes, 14 décembre 2023
[1] Les batailles nocturnes : sorcellerie et rituels agraires aux XVIe et XVIIe siècles, Paris, Verdier, 1980 (1966).
[2] Le fromage et les vers : l’univers d’un meunier du XVIe siècle, Paris, Flammarion, 1980 (1976).
[3] Médailles et coquillages : morphologie et histoire derechef », postface à Le sabbat des sorcières, Paris, Gallimard, 2022 (1989), p. 399-420 ; « Tuer un mandarin Chinois : des conséquences morales de la distance » in A distance. Neuf essais sur le point de vue en histoire, Paris, Gallimard, 2001 (1998) p. 165-180.
[4] Entre autres : Peur, révérence, terreur : quatre essais d’iconographie politique, Dijon, Les Presses du réel, 2013
[5] « Sorcières et Chamans » in Le fil et les traces, Paris, Verdier, 2010 (2006) p. 425-446 (446).
[6] Ainsi la morphologie est-elle une « sonde » permettant explorer des couches profondes des mythes (et des rites) qui nourrissent l’« invention » de la cérémonie diabolique du Sabbat. Le Sabbat des sorcières, Paris, Gallimard, 1992 (1989), p. 28.
[7] Enquête sur Piero Della Francesca, Paris, Flammarion, 1983 (1981), p. 19.
[8] « Freud, l’homme au loup et les loups-garous » in Mythes, emblèmes, traces. Morphologie et histoire, Paris, Flammarion, 1989 (1986), p. 209-221.
[9] Sur ce point, cf. entre autres : « La microhistoire : deux ou trois choses que je sais d’elle » in Le fil et les traces, p. 361-405.
[10] « Signes, traces, pistes. Racines d’un paradigme de l’indice », Le Débat, 6(6), 1980, p. 3-44.
[11] Rapports de forces. Histoire, rhétorique, preuve, Paris Gallimard/Le Seuil, 2003 (2000), p. 13-42.
[12] Par ex. : « Paris 1647 : un dialogue sur fiction et histoire » in Le fil et les traces, p. 116-140.
[13] « Un lapsus du pape Wojtila » in A distance, p. 181-186.
[14] Nulle île n’est une île, Paris, Verdier, 2005 (2002) p. 11.
[15] « Sorcellerie et piété populaire. Notes sur un procès, Modène, 1519 » in Mythes, emblèmes, traces, p. 17-38.
[16] Le Haut et le bas. Le thème de la connaissance interdite au XVIe et XVIIe siècles » in Mythes, emblèmes, traces, p. 97-112.
[17] Le Sabbat des sorcières, p. 235-243.
[18] « Tusitala et son lecteur polonais » in Nulle île n’est une île, p. 106-133.
[19] « Au-delà de l’exotisme : Picasso et Warburg » in Rapports de Forces, p. 101-116.
[20] Néanmoins. Machiavel, Pascal, Paris, Verdier, 2022 (2018).
[21] Enquête sur Piero Della Francesca, p. 15
[22] « Trace : racines d’un paradigme indiciaire » in Mythes, Emblèmes, Traces, p. 139-180 (146-147).