« Robert Darnton est l’auteur d’une œuvre immense, que beaucoup connaissent. Pour les autres, quelques mots. En commençant par dire que cette œuvre est consacrée pour l’essentiel à l’histoire culturelle du XVIIIe siècle français. Qu’elle a pour point de départ une thèse consacrée à la propagande radicale à la veille de la Révolution[1]. Point de départ et peut-être : discret port d’attache d’une œuvre qui prend ensuite le large et son envol. D’abord avec un premier volume consacré à l’histoire de la fulgurante vogue du Mesmérisme dans le Paris du tournant des années 1780 – cette science du « fluide universel » qui promettait de guérir bien des maladies en rétablissant, au moyen de séance de magnétisme, l’« harmonie » des patients, et dont le succès déclenche une controverse qui cristallise un discours contestataire radical[2]. Un livre où figure déjà l’intérêt pour la circulation des idées et pointe celui qui sera la grande affaire de son œuvre : l’intérêt pour les livres.
Le livre, les livres. Non pas le contenu des grandes œuvres et leurs illustres auteurs. Non. Mais les mondes du livre, et l’ensemble de celles et ceux qui les peuplent, Gens de lettres et gens du livre[3]. « Gens de lettres » : c’est-à-dire les auteurs, les membres de cette fameuse « République des lettres » dont on entrevoit dans ses écrits les sommets, ceux d’un Voltaire au fait de sa gloire ; mais dont il va d’abord inlassablement explorer les « bas-fond », en retraçant les parcours de ceux qui rêvent d’en faire partie, pour n’en occuper que les lisières obscures ; en racontant les tristes réalités du plus grand nombre, qui cherchent, souvent sans succès, à faire valoir quelque talent pour obtenir protections et pensions ; en ressuscitant leur vie de bohème, leur misérable condition de « pauvres diables » qui fuient souvent leurs créanciers, parfois la police, connaissent la prison ; avant finalement de renoncer, aigris ou vaincus, et de disparaître, le plus souvent, dans le silence des archives[4].
Histoire de Gens de lettres, donc. Mais aussi de Gens du livre, c’est-à-dire de ceux qui les commandent, les financent, les fabriquent et les vendent : libraires, éditeurs et imprimeurs, patrons de grandes maisons bien installés, comme entrepreneurs plus modestes et plus fragiles – à Paris, dans les villes de province ou bien à l’abri de la censure royale, à l’étranger[5] ; mais tous, quoi qu’il en soit, tout à leurs affaires, comptant leurs sous, évaluant investissements et escomptant bénéfices, soupesant les risques, cherchant le « coup » qui pourra leur permettre, qui sait, de s‘extirper de la misère, voire de faire fortune et de gravir les échelons de la société, jusqu’à l’achat d’un titre de noblesse[6].
Et voilà le monde gracieux et feutré des textes et des idées qui se transfigure en un business, où des entrepreneurs sans foi ni loi s’affrontent avec pour seule boussole le profit. Un monde où l’on ne cherche pas à publier et à vendre des livres interdits par conviction ou par engagement ; mais avant tout parce que les « livres philosophiques » – entendre, dans le langage du temps : tout autant les textes des philosophes censurés pour motif politique que les libelles injurieux et les écrits pornographiques – parce que tout cela, donc, se vend bien et rapporte de l’argent.
Car comme en d’autre temps : quand la soif est là, la prohibition engendre le trafic. Et le monde des livres de se faire clandestin, de devenir l’affaire de pirates, de contrebandiers et de passeurs, de receleurs, et donc, presque nécessairement, un monde de menteurs, d’arnaqueurs, de filous et même de délinquants[7].
Tel est le monde des livres, le vrai, nous dit Robert Darnton, celui de tous les livres, y compris des plus prestigieux, y compris de l’Encyclopédie, dont les éditions successives et concurrentes sont affaires de tant de négociations, de manœuvres et de tromperies. Une Encyclopédie qui n’est donc d’une certaine manière autre chose qu’un Business des Lumières, titre un brin provocateur que Robert Darnton donne au grand ouvrage qu’il lui consacre – et que l’éditeur français, peut-être un peu frileux, traduira pudiquement par : l’Aventure de l’Encyclopédie[8].
C’est pourtant bien comme cela, insiste Robert Darnton, que les idées « philosophiques », critiques, radicales viennent aux masses des lecteurs et des lectrices. Fabriquées à l’étranger, livrées dans des entrepôts clandestins, vendues sous le comptoir ou sous le manteau. Et d’ailleurs moins par la lecture des futurs grands « classiques » que par les productions d’« écrivassiers » vite oubliés, vulgarisateurs desdites grandes œuvres et ainsi indispensables intermédiaires vers un public élargi.
Avec, en ligne de mire, la Révolution française, et donc la manière dont la diffusion de ces écrits subversifs – mais aussi, dans le même mouvement, d’écrits plus vulgaires, comme les libelles, avec tout ce qu’ils charrient de calomnies et de ragots sur les corruptions et les dépravations des aristocrates, de la Cour et du roi[9] –, avec à l’esprit, donc, la manière dont la diffusion de ces écrits et de ces rumeurs – y compris orales[10] – érodent la sacralité du pouvoir et préparent son effondrement, en travaillant les consciences et l’humeur collective[11].
Car Robert Darnton s’intéresse également aux lecteurs et lectrices, dont il a notamment interrogé le changement de rapport à la parole imprimée au cours de ce XVIIIe siècle, son intensité nouvelle, et la manière dont ils et elles s’en imprègnent. Et cela, entre autres, à travers le portrait de Jean Ransom, marchand protestant de la Rochelle, admirateur – on dirait aujourd’hui : « fan absolu » – de Jean-Jacques Rousseau ; qui inonde son ancien maître au collège de Neuchâtel, l’éditeur Frédéric Samuel Ostervald, d’une abondante correspondance où les commandes de livres s’accompagnent de commentaires sur ses lectures, s’entremêlent de confidences sur sa vie personnelle, et régulièrement sur celui qui le fascine, dont il voudrait tout lire et qu’il appelle familièrement « l’ami Jean-Jacques »[12].
Ainsi va l’écriture de Robert Darnton. C’est un art du portrait, de personnages croqués le temps d’un instant, d’un simple trait, parfois non sans malice et souvent avec humour. Ou accompagné plus longuement, au long d’une vie – une vie de succès, quand les qualités scolaires et l’habileté sociale mènent jusqu’au plus haut, jusqu’à un siège à l’Académie ; et plus souvent des vies, des carrières difficiles, des destins douloureux, on l’a compris, faits d’échecs et de déceptions[13]. C’est aussi une écriture sensible aux émotions, auxquelles il donne même un rôle historique (puisque de l’aigreur né des échecs dans le monde ancien découlera, pour certains de ces intellectuels marginaux en tout cas, l’engagement et la ferveur révolutionnaire[14]). C’est encore une écriture attentive à la matérialité, aux contraintes et aux accidents de la vie, aux douleurs morales et physiques de ses personnages, jusqu’à celle, si commune en ce temps-là – et qui, de son propre aveu, obsède notre invité : le mal aux dents[15].
Robert Darnton est historien-narrateur, presque un écrivain qui esquisse, chemin faisant, quelque chose d’une Comédie humaine – une référence balzacienne qui lui appartient[16]. Peut-être faut-il y voir aussi l’influence de son passé de journaliste, chargé d’écrire des articles – on dit en anglais, et c’est plus parlant : des stories, des histoires[17]. Et peut-être n’est-il pas innocent que son écriture prenne parfois la forme de l’enquête (« le révolutionnaire girondin Jacques Pierre Brissot fut-il, comme l’en accusaient ses ennemis, un espion de police ? » « Mais qu’est-il advenu des éditions « manquantes » de l’Encyclopédie ? »[18]). C’est aussi une manière d’embarquer le lecteur. Car Robert Darnton est un passeur, qui s’est souvent interrogé sur les manières de transmettre, de se faire comprendre d’un public plus vaste que celui, en circuit fermé, des professionnels du monde académique[19].
Mais ne vous y trompez pas : c’est un conteur, un passeur dont l’élégance consiste à faire généralement disparaître l’échafaudage qui structure et soutien son propos. Et puis, à l’occasion d’un passage, d’un début article, d’un essai ou d’un entretien, une porte s’entrouvre sur une immense érudition intellectuelle, et sur le dialogue qu’il mène en fait avec les autres sciences sociales. Avec la sociologie, notamment[20]. Et avec l’anthropologie, bien sûr, quand les rites funéraires balinais l’aide à faire le pas de côté nécessaire pour essayer d’accéder au « mystère de la lecture » dans cette France du XVIIIe siècle ; ou lorsque le détour par le rapport aux animaux dans des civilisations lointaines lui permet de mieux saisir ce qui se joue dans un joyeux massacre de chats…[21]
Enfin, Robert Darnton est un homme qui a en quelque sorte traversé son propre miroir. Car il est « homme de lettres », c’est entendu, et en tant que tel, parfois engagé, notamment dans la défense des Lumières[22]. Mais il fut aussi lui-même « gens du livre » – d’abord comme éditeur, puis en tant que président de la bibliothèque universitaire d’Harvard, ce qui lui valut, entre autres, de livrer une bataille contre Google dont il tira une très belle Apologie du livre[23].
C’est encore un témoin de son temps, qui a écrit lorsqu’il s’est senti rattrapé par l’histoire, la politique et les événements, et notamment par la fin de la Guerre Froide, à laquelle il se trouve assister par les hasards d’un séjour allemand, et à laquelle il participe, parmi les foules, jusqu’à Danser lui-même, un soir – prudemment – sur le mur de Berlin[24].
C’est tout cela Robert Darnton. Mais c’est d’abord une extraordinaire œuvre historienne que je vous encourage à découvrir ou à continuer de découvrir, tant on en apprend sur ce monde perdu du XVIIIe siècle français ; tant elle nourrit la réflexion, dans une perspective sociohistorique, sur des questions aussi essentielles aujourd’hui que la manière dont fonctionne une opinion publique[25] ; tant on s’y laisse prendre, et émouvoir aussi, au point de se laisser aller, à l’instar de Jean Ransom avec « l’ami Rousseau », à une sorte de familiarité fantasmée avec l’auteur – au point de partager l’envie d’échanger avec « l’ami Robert ».
Les choses sont bien faites, puisque l’on peut profiter de l’immense privilège de l’avoir avec nous, pour parler de son parcours d’homme de lettres et d’homme de livres ; et de son œuvre, de ses étapes, des rencontres qui l’ont jalonnées ; de son rapport à l’écriture, aux sources. Bref : nous dire, peut-être, un peu, comment il a pratiqué, comment il pratique son métier d’historien. »
Alexandre Rios-Bordes, 16 octobre 2025
[1] “Trends in Radical Propaganda on the Eve of the French Revolution (1782-1788)”, Oxford University, Nuffield College, 1964.
[2] La fin des Lumières : Le mesmérisme et la Révolution, Paris, Perrin 1984 (1968).
[3] Gens de lettres, gens du livre, Paris, Odile Jacob, 1992 (1990).
[4] « Heurs et malheur d’un pauvre diable » ; « Une carrière littéraire exemplaire » in Gens de lettres, gens du livre, p. 11-46, 47-67.
[5] Un tour de France littéraire. Le monde du livre à la veille de la Révolution, Paris : Gallimard, 2018 (2017).
[6] Par ex. : « Une carrière littéraire exemplaire » in Gens de lettres, gens du livre, p. 47-67.
[7] En plus des références précédentes : « Le monde des libraires clandestins sous l’Ancien Régime » in Bohème littéraire et Révolution. Le monde des livres au XVIIIe siècle, Paris : Gallimard/ Seuil, « Hautes Etudes », 1983, p. 111-153 ; et Édition et sédition : l’univers de la littérature clandestine au XVIIIe siècle, Paris, Gallimard, 1991 ; Pirating and Publishing: The Book Trade in the Age of Enlightenment, New York, Oxford University Press, 2021.
[8] The Business of Enlightenment: Publishing History of the Encyclopedie, 1775-1800, Cambridge, Harvard University Press, 1979 ; trad. L’aventure de l’Encyclopédie, Paris, Perrin, 1982. Egalement : « La guerre des Encyclopédies » in Bohème littéraire et Révolution, p. 177-208
[9] Le diable dans un bénitier: l’art de la calomnie en France, 1650-1800, Paris, Gallimard, 2010.
[10] L’affaire des Quatorze. Poésie, police et réseaux de communication dans la France au XVIIIe siècle, Paris, Gallimard, 2014.
[11] L’humeur révolutionnaire : Paris, 1748-1789, Paris, Gallimard, 2024.
[12] « Le courrier des lecteurs de Rousseau » in Le grand massacre des chats : attitudes et croyances dans l’Ancienne France, Paris, les Belles lettres, 2011 (1984), p. 285-335. Egalement : « Pour une histoire de la lecture » in Gens de lettres, gens du livre, p. 191-217.
[13] La Condition d’écrivain. Culture et Révolution dans la France du XVIIII siècle, Paris, Gallimard, 2025.
[14] Dans la France prérévolutionnaire : des philosophes des Lumières aux « Rousseau des ruisseaux » in Bohème littéraire et Révolution, p. 7-41. Et le retour sur cette idée dans La Condition d’écrivain, p. 9-33.
[15] “The Case for the Enlightenment: George Washington’s False Teeth” in George Washington’s False Teeth: An Unconventional Guide to the Eighteenth Century, New York, Norton & Co, 2003, p. 23.
[16] “Avant-propos » in Gens de lettres, gens du livre, p. 8.
[17] All the News that Fits We Print” in The Kiss of Lamourette: Reflections in Cultural History, London/Boston, Faber & Faber, 1990, p. 60-93.
[18] « Bohème littéraire et Révolution : Jacques Pierre Brissot de Warville, espion de police », espion in Bohème littéraire et Révolution, p. 43-69 ; « Un imbroglio bibliographique : les éditions de l’Encyclopédie » in Gens de lettres, gens du livre, p. 245-270.
[19] Ex. “Introduction” in The Kiss of Lamourette, p. xi-xxi.
[20] Entre autres: “History and the Sociology of Knowledge” in The Kiss of Lamourette, p. 297-310
[21] « Le courrier des lecteurs de Rousseau » ; « Une révolte d’ouvriers : le grand massacre des chats de la rue Saint-Séverin » in Le grand massacre des chats, p. 109-146, 285-335.
[22] “The Case for the Enlightenment: George Washington’s False Teeth” in George Washington’s False Teeth: An Unconventional Guide to the Eighteenth Century, New York, Norton & Co, 2003, p. 3-24.
[23] Apologie du livre : demain, aujourd’hui, hier, Paris, Gallimard, 2012 (2009).
[24] Dernière danse sur le mur : Berlin : 1989-1990, Paris, Odile Jacob, 1992 (1991), p. 90. Egalement: “Let Poland be Poland” in The Kiss of Lamourette, p. 21-33.
[25] Mais également sur la censure : De la censure. Essai d’histoire comparée, Paris, Gallimard, 2014.